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Portraits de Voyage

 

Voici quelques portraits brossés, parfois à contre-poil, de rencontres de voyage. Toute ressemblance avec une personne existante est évidente. L'erreur de frappe de son anthroponyme est probablement volontaire. Ces personnages rencontrés dans le sillage des escales sont attachants, émouvants, intéressants, ... en bref marquants. Vous en (re)connaîtrez peut-être quelques-uns.

 

   
   

Fable marine : « La Cigale et l’Alliage »

Fernando de Noronha, février 2009, un train de houle de NE est annoncé depuis plusieurs jours, mais ne semble pas arriver. Les bateaux balancent déjà pas mal dans ce mouillage exposé aux vents de secteur nord. La situation de l’île au grand large du Brésil rend le plan d’eau plutôt rouleur, même par temps normal.

Le train de houle arrive de nuit, le vent se calme totalement. Les bateaux tournent autour de leur chaîne. Comme souvent, les skippers ne mettent pas assez d’eau entre eux et agglutinent leurs voiliers au plus près de l’accès à la terre.

Serge avec son Cigale 16m et Jean-Jacques sur son Alliage 44 ont fait de même. Ces bateaux très différents évitent et se déplacent à leur manière sur leur chaîne. Vers une heure du matin, une vague de houle probablement plus haute que les autres propulse l’Alliage vers son ancre. Son étrave vient heurter le bord tribord de l’énorme jupe arrière du Cigale.

Serge se réveille et bondit sur le pont. Jean-Jacques fait de même. L’Alliage revient à l’attaque avec la vague suivante. Serge descend dans sa jupe et de toutes ses forces, il essaie de repousser l’étrave de l’Alliage. Il crie à Jean-Jacques : « Lâche de la chaîne ! ».

Dans le noir de la nuit sans lune, Jean-Jacques se débat avec un coinceur de chaîne récalcitrant installé sur le pont. A chaque passage de houle, l’étrave de l’Alliage se lance sur le Cigale. Faisant fi des forces en présence, Serge s’arcboute dans sa jupe pour repousser l’étrave de l’assaillant.

Finalement la chaîne de Jean-Jacques file et l’Alliage recule de plusieurs mètres. Serge se penche par-dessus l’épaisse jupe de son Cigale pour examiner les dégâts. Dans l’obscurité, il ne voit pas grand-chose. Il se penche un peu plus par-dessus bord pour passer la paume de sa main sur l’aluminium peint de la coque et détecter au toucher un éventuel enfoncement.

C’est ce moment que la destinée choisit pour relancer à nouveau le bateau de Jean-Jacques vers l’avant. Prenant un plus grand élan à la houle suivante, l’étrave s’élève haut pour retomber en cisaillement sur le corps de Serge, toujours penché par-dessus la jupe.

Par une chance inouïe, l’étrave se présente tellement haut, qu’elle retombe sur le balcon arrière du Cigale. Elle écrase le balcon et retombe sur le dos de Serge en lui compressant la cage thoracique.

Serge est K.O. Robuste et sportif, cet homme de 62 ans remonte dans le cockpit en titubant, la respiration coupée, avant de s’écrouler. Le tronc est couvert d’ecchymoses, mais à priori rien ne semble cassé. Les minutes qui suivent vont apprendre qu’il n’y a pas d’hémorragie interne. Ce qui aurait été fatal, vu les faibles moyens médicaux sur l’île.

A quelques centimètres près, c’est la colonne qui était brisée ou plus radicalement, la boîte crânienne.

Serge a mis une petite semaine à se remettre de ce choc. Le Cigale va bien, le corps de son skipper a servi de pare-battage …

Moralité : Qui s’aiment bien, s’éloignent bien.

Soure – Brésil – Février 2009

   
   

Le Boléro du Gringo

Jacaré, 17h30, le soleil va bientôt se coucher perpendiculairement à la rive du rio Paraíba sur l’horizon douillet de la végétation tropicale. Les neuf cents mètres de largeur du rio sont un miroir frisottant qui reflète toute la palette des roses du ciel.

Sur la terrasse des trois bistrots plantés sur la vase de l’autre rive, plusieurs centaines de voyeurs viennent admirer le spectacle de Dame Nature.

Comme une fumée d’encens, les notes du Boléro de Ravel s’envolent en volutes légères hors du saxophone de Jurandy. Le cérémonial est parfaitement réglé, les trois bars distillent le thème répétitif au travers de baffles et Jurandy descend vers une pirogue en jouant le solo lancinant de la partition. Ta tadadant tadadidadidadant tadadant ...

Le vrai artiste est pourtant le piroguier. Se jouant du courant il fait pirouetter l’embarcation devant les terrasses puis entre les bateaux venus s’ancrer pour le spectacle quotidien. Debout dans la pirogue, tel un éléphant en équilibre instable, Jurandy barrit dans son saxo de longs mélos languissants.

La mise en scène dure un bon quart d’œuvre. Le soleil fait tout son possible pour se coucher au plus vite et l’artiste rentre à quai pour compter la recette.

Pourtant, si l’attraction est pompeuse et commerciale, son origine en est tout autre. Peu de gens la connaissent, même ici au Brésil.

En 1984, à Jacaré, Roberto – dit Gringo – possédait sur la rive un bistrot de pêcheur, métier qu’il exerçait d’ailleurs lui-même. Un matin, il vit arriver un petit voilier remontant le rio jusqu’à sa cabane. L’ancre mouillée, le navigateur rama jusqu’à terre et ils firent connaissance.

L’escale devait durer quelques jours, elle dura six mois. Chaque soir, le navigateur hollandais passait le Boléro de Ravel sur son auto radio. Gringo apprécia la musique et pour sceller leur amitié, le hollandais lui fit cadeau de la cassette en partant. Gringo continua durant des années à passer la cassette dans son bistrot au coucher du soleil.

Avec les années, de plus en plus de personnes sont venus voir le coucher du soleil sur la rive. Le Boléro était devenu une institution. Lorsque Gringo donna son bistrot à sa fille pour s’installer quelques dizaines de mètres plus à l’écart de la rive, d’autres bars se sont ouverts sur le rio. Depuis dix ans, de gros moyens, un esprit mercantile et un saxophoniste malin ont eu raison de la cassette du Boléro.

Gringo a soixante-quinze ans, toujours vif malgré ses lunettes en forme de loupe, il se fend la poire en larges rires sonores suivis d’une bonne poignée de mains pour acter la rigolade. Malgré sa vue déficiente, il passe son temps à réparer des filets et tient salon dans son « Bar do Gringo » qui n’a même plus vue sur le rio.

Travailler, ne pas fumer, ne pas trop boire et une troisième épouse plus jeune sont les secrets de sa vitalité. Et puis il a aussi une marotte aussi détonante que le personnage lui-même : son aquarium.

En fait d’aquarium, il s’agit d’un bassin en ciment qui occupe presque la troisième et dernière pièce de la maison. On n’y voit presque rien tant il fait sombre. Gringo découpe une petite poiscaille et prend le dernier morceau par la queue pour le présenter au-dessus de l’eau.

Dans une unique et fulgurante éclaboussure, un fuseau musclé émerge de l’eau et arrache l’appât. Mes yeux s’habituent à la pénombre et je distingue enfin des masses qui bougent sous l’eau. Gringo jette les autres morceaux, mêmes effets et mêmes tourbillons d’eau vive. Il s’esclaffe devant mon air ahuri.

Il y a douze poissons de mer longs d’un mètre qui tournent sous l’eau. Pêchés très petits, ils ont grandis depuis dix ans dans le bassin. « Alors, c’est de l’eau de mer ? » Non, me répond-il, c’est l’eau de pluie qui vient du toit qui alimente de temps en temps le bassin. Ils se sont habitués…

Je me demande si Gringo lui-même n’est pas un peu mutant. Cette race des anciens qui disparaît des générations actuelles.

Obrigado Gringo.

Jacaré – Février 2009

 

   
   
   

L'Œnocaramelogue

Une fois n’est pas coutume, ce portrait de voyage est tiré d’un équipier. Gilles était sur Caramel lors du convoyage de France vers Madère (septembre 2008). Outre ses qualités humaines, il est œnologue et issu du sud-ouest. Des spécificités qui ravissent le gosier et les portugaises. A la fin de notre voyage, je lui demande :

Alors Gilles, comment trouves-tu Caramel ?

- Oh bon sang ! Mais c’est un cépage bien charpenté de plusieurs tonneaux qui nous donne un nectar vigoureux mais subtil, c'est-à-dire puissant et délicat, même en primeur. Jamais lourd, il est plutôt riche, voire noble.

Même si parfois il bouchonne, je lui trouve un sillage coulant et long avec une traîne de fines bulles rapides.

Sa robe ambrée et brillante laisse présager un arôme mêlant fruits exotiques et cannelle. S’il lui arrive que sa transparence soit voilée, c’est simplement pour allonger sa dégustation.

Patrick, sens-tu son bouquet qui développe un caractère complexe et suave, même s’il est oxydé ? L’arôme est aimable et pas trop ardent. Au portant, la carène liquide est plaisante et fleure l’épice alors qu’en pointant au vent, il est simplement gouleyant.

Pour Caramel, je lève mon verre à moitié vide et je le déguste à sa santé !

Waterloo - Décembre 2008

   
   

Saint Elme, Patron des marins et …d’un adolescent


Quelques louvoyages mondains m’amènent ce soir à la table d’un homme âgé à la chevelure blanche et drue. Lorsqu’il s’exprime, sa moustache frétille autant que ses yeux bleus pétillent. Son français est excellent, malgré sa nationalité allemande.

Ernst navigue sur le lac de Constance tout au sud de l’Allemagne. Entouré de montagnes, le lac est parfois soumis à de violents orages. Un jour, alors qu’il se fait prendre par un coup de chien, l’ombre d’un nuage noir passe au-dessus de son bateau. L’activité orageuse est intense et les éclairs balafrent le ciel plombé.

Tout à coup, un phénomène étrange se propage à bord. De la pomme du mât aux cadènes, une lumière électrique verte grésille tout le long des haubans : un feu de Saint Elme ! Ce phénomène est connu, mais son observation impressionnante à bord n’est pas si fréquente.

Ernst me raconte une autre histoire bien plus troublante. En 1944, il a quatorze ans. Comme toute la jeunesse allemande, il est intégré de force dans les débris de l’armée du Reich. A cette époque, tous les hommes sont sur des fronts éloignés, prisonniers ou morts. Seuls les vieillards et les adolescents défendent encore une Allemagne prise dans la tenaille de feu et d’acier des armées alliées.

Le pays est exsangue et il a pour tout uniforme, des haillons, des pieds emmaillotés et un brassard en guise de ralliement. Une pétoire et quelques cartouches sont tout son armement.

Son escouade de quelques gamins est envoyée en reconnaissance dans une forêt proche du village. Les troupes alliées approchent et il faut savoir à quoi s’en tenir. Ernst s’enfonce dans le sous-bois. Il finit par entendre du bruit. Un ronflement lourd. Un moteur.

Il se cache, se couche derrière une butte de terre et observe. Finalement, un char se laisse apercevoir. Clairement sur le blindage, une étoile blanche se distingue. Par la trappe de conduite, Ernst aperçoit le visage du conducteur. L’impulsion guerrière est la plus forte, même à quatorze ans. Ernst met en joue et vise l’étroite ouverture.

Alors qu’il va tirer, son regard est distrait par le curieux accoutrement des hommes qui suivent le char. Ce sont des soldats, mais sous le casque, ils ont un drap noué qui tombe sur les épaules. Quel étrange spectacle ! (Aujourd’hui, Ernst sait que c’étaient des tirailleurs maghrébins).

Derrière les hommes apparaît un second char et les bruits de moteur ne cessent de s’amplifier. L’adrénaline gicle à flot continu. Ernst comprend bien vite que le salut est dans la fuite. En dégageant au plus vite, il arrache son brassard et finit par rejoindre son vélo avec lequel il mettra une distance salvatrice entre ses ennemis et lui.

J’ai été touché par le récit simple et honnête de Ernst. Imaginez un instant votre enfant de quatorze ans vivre la même chose.

Saint Elme - Patron des Marins - dans ce monde de folie, est-ce toi qui as sauvé deux vies ce jour-là ?

Waterloo – Août 2007

   
   

Le Peintre des Baleines

Sur le terrain du chantier, je papote avec un expert français, venu à Trinidad pour examiner un voilier qui a tutoyé sans discernement sa quille avec un paquet de caillasses. Alors que nous devisons sur l'enfoncement des membrures, une voix derrière nous demande : « Pourriez-fou poucher un betit peu, gar che dois déplazer mon echaffaudâche » .

Je me retourne vers un homme sans âge, cheveux paille et gris en bataille. Ses vêtements sont auréolés de tâches de natures aussi diverses qu'inconnues. L'accent de son français fait immanquablement deviner son origine allemande.

Depuis une semaine, je vois son bateau sans vraiment le regarder. Objet incongru dans un univers de polyester, il est tout en bois, genre brésilien. Ce que confirme le « Belem – Para » écrit en grand sur l'hiloire arrière. Je me demande d'ailleurs comment ce bateau à moteur est arrivé jusqu'ici, sans autre gréement qu'un mâtereau pour voile d'appui.

La tête du bonhomme, son germanisme et le roof en forme de baleine ne me sont pas tout à fait inconnu. Où diable ai-je déjà vu cela ?

Je repasse dans l'après-midi près du bateau et je trouve Helmut occupé à clouer des feuilles de laiton sur le safran. Il a découpé ces feuilles pour en faire des formes artistiques et décorer le gouvernail de son embarcation de 18 mètres.

Je l'aborde. «Bonjour, il me semble que je vous ai vu, vous et votre bateau, dans une émission de Thalassa en 2000. Un numéro spécial réalisé sur l'Amazone. Je m'en souviens car je l'avais enregistré parce que je partais l'année suivante sur le grand fleuve. Vous êtes artiste peintre, non ? »

Helmut me répond. «Ach Zalassa. Oui, je les ai briefement rencontrés quand che fifais à Belem. Mais je ne safais pas ce qu'ils afaient fait de ces imaches » . Je lui explique que j'ai peut-être encore l'enregistrement et que je pourrais essayer de le transcrire sur un CD.

La réponse est claire : cela ne l'intéresse plus. D'ailleurs il n'est pas marin, il est peintre. Il ne veut plus de son bateau. Il le donne à n'importe quelle association comme Greenpeace ou Baleine Blanche qui le voudrait. Après quelques années de vie sur le grand fleuve, il est venu jusqu'ici avec sa seule voile d'appui, le moteur en panne. Il n'a pas avancé beaucoup plus vite que le courant porteur. Des semaines à bouchonner.

Il lui reste 1000 dollars TT (400 euros). C'est d'ailleurs tout ce qu'il peut donner au chantier pour être remis à l'eau. Puis il devra planter son ancre devant le quai, faute de moyens pour bouger.

Le contraste avec les images de Thalassa est violent. On y voyait Helmut exposant ses toiles à Belem, puis en train de superviser la construction de son bateau dans un petit chantier sur la rive du fleuve Amazone : coque de bois généreuse recouverte d'un roof arrondi, intérieur totalement décloisonné. Les formes courbes et sensuelles en bois clair relevaient du dessin de l'artiste. Ce bateau, il l'avait rêvé comme une baleine porteuse et il serait Jonas.

Sept années plus tard, la vision est tout autre. Les œuvres vives sont recouvertes de goudron séché. Le vernis qui couvre les œuvres mortes a foncé. A l'intérieur règne un capharnaüm autour d'un moteur enfin réparé. Helmut se plaint de s'être bien fait avoir, son bateau lui aurait coûté le double de ce qui était prévu. Maintenant tout est au point, mais il est vidé.

Son seul bien est le stock de peintures abstraites … invendues. Le style est puissant, intellectuel, riche. Peut-être trop dense pour le marché brésilien. Il a gagné pas mal d'argent, il y a longtemps. C'était aux Baléares, dans une autre vie.

« Tu sais » me dit-il en tendant le doigt en direction de son bateau, « Ca, c'est dangereux, très dangereux » . Epuisé par son errance, il a réellement l'air au bout du rouleau. Au-delà de son regard, je distingue un abîme. Faudrait pas avancer tout droit, Helmut. Mais je crois qu'il l'a compris. Il lui faut se débarrasser de son bateau. La baleine doit régurgiter Jonas.

Une lueur scintille encore à Majorque, il pourrait essayer de s'y reconstruire. Je pense souvent à toi, Helmut. Ne laisse pas ta vie dériver vers les brisants. Vire de bord et remonte au vent. Reprend tes pinceaux, l'air te sera plus respirable si tu bordes de la toile … encadrée.

Trinidad, février 2007

   
   

La Grande Evasion *

Cinquante … soixante … Soixante-cinq mètres de chaîne à l'eau. J'immobilise Caramel à deux mètres du quai extérieur du Dinghy Club à Saint Georges – Bermudes. Un vent de vingt nœuds vient de l'avant, il vaut mieux prendre ses précautions…

Nous sommes entourés par un splendide voilier high tech et un vieux gréement. Tous deux battent pavillon américain. Un grand gaillard descend du vieux gréement pour prendre nos amarres à quai. Une armoire à glace ! Encadré par une barbe fleurie et des cheveux coupés à ras, son visage est tanné par le soleil.

•  Thank you for your help - lui dis-je après les opérations

•  De rien  - me répond-t-il !

•  Ah, vous parlez le français !

•  Oui, je suis français !

Les premières rencontres sur un quai sont souvent intéressantes. Celle-ci n'échappe pas à la règle. Jeff est officier de marine marchande, après quelques années de travail, il prend un congé sabbatique pour réaliser un rêve : acquérir un vieux gréement. Il ne va pas le trouver en France, mais aux USA. La côte Est compte une foultitude de classic boats superbement restaurés, mais il va trouver le sien à … Los Angeles.

L'objet de tous ses désirs est une construction de 1934 tout en bois massif, dessinée parEllis Brother un architecte en vogue de Southgate (Los Angeles). Un long couloir lesté comme le veut la définition, avec un joli gréement de goélette très effilé. La coque de 44 pieds est prolongée à l'avant par un immense beaupré. Une longue queue de malet porte la longueur de l'ensemble à 60 pieds !

Deux à trois voiles d'avant ensachées sur leurs étais et deux voiles auriques laissent deviner que ce vieux coursier des côtes doit se déhaler rapidement. Son nom devait faire frémir ses concurrents : « Escape ».

« Escape » est trouvé en bien mauvais état, mais à un prix hors concurrence. Jeff et ses copains entreprennent de réparer le plus urgent à Los Angeles et surtout d'étanchéifier le navire. Un peu d'équipement de sécurité est monté à bord et le cap est pris vers l'Europe. 8000 milles nautiques en tout. Pour un voilier de régate de plus de 70 ans, c'est une gageure.

En provenance de la Jamaïque, l'équipage est arrivé deux heures avant nous. Jeff me dit «  J'aime le vent, mais des grains à 50 nœuds sont tout de même un peu délicat avec les élancements de ce bateau  ». Un équipier me confie qu'ils ont du pomper toutes les deux heures pour vider les fonds … Pompe manuelle, il n'y a pas de pompe électrique et pratiquement pas d'électricité !

Juin est une saison de vents faibles sur l'Atlantique. « Escape » est parti quelques heures après nous vers les Açores. Nous avions convenu de leur faire passer la météo par radio, mais je n'ai jamais pu les joindre.

Nous avons eu six jours consécutifs sans vent durant cette traversée. Le petit moteur d'"Escape" ne sert que pour les manœuvres de port. J'espère que ces longues journées de pétole n'ont pas entamé le moral de l'équipage et que « les vivres ne vinrent pas à manquer ». Surtout l'eau. Je croise régulièrement les doigts pour que cette belle aventure se termine bien.

Merci Jeff, d'enrichir le patrimoine national français d'une aussi jolie unité. Je sais que vous allez bichonner « Escape » et que nous le verrons un jour aux Voiles de Brest, pour le plaisir de nos yeux.

« Escape » pour sa part, est cyclope. Si vous le rencontrez, regardez le feu arrière tout rond en bout de queue de malet.

Saint Georges - Bermudes - Juin 2007

(* Great Escape)

 

   
   

 

PS au 15/10/2007 : j'ai eu des nouvelles d'Escape, il est bien arrivé en France avec son équipage et a participé au Festival du Chant de Marin à Paimpol. Pour l'anectode, j'ai appris qu'il avait été construit à l'époque avec de l'argent détourné par deux employés d'une compagnie de télégraphie. Le patron a fermé les yeux jusqu'à la fin du chantier, puis l'a récupéré pour naviguer sur la côte sud-ouest des USA. C'est le genre d'histoire que j'aime bien !

   
   

Le Tribun du Grand Sud

Quarante nœuds de vent aux fesses et une pluie piquante, nous arrivons en fanfare à Rio Grande, premier port au sud du Brésil. Le long chenal nous amène finalement près du Yacht Club local. La pluie cesse.

De la terrasse d'une cabane sur pilotis, sort un homme en tablier blanc. Il crie pour couvrir le bruit du vent. «  Quel tirant d'eau  ?  ». Pour simplifier, je réponds «  Deux mètres  » - «  Vous ne pouvez pas rentrer au Yacht Club, installez-vous ici, le long de mon ponton  ». Sans demander mon reste, je plonge sur cette opportunité facile et nous nous amarrons au ponton du Musée Océanographique.

Je vais me présenter à l'homme au tablier. C'est Lauro, le directeur du Musée. Avec quelques invités, il termine un repas dont les reliefs indiquent qu'il a été pantagruélique.

D'une voix de stentor et avec une assurance de tribun, Lauro me dit «  Bienvenue, vous êtes au Musée Océanographique et ce ponton est le mien. Vous pouvez rester le temps qu'il vous plaira si vous répondez en un mot à la question suivante : « En un mot, que représente la voile pour vous ? ». Pris un peu de court par cette question de Sphinx, mais sans perdre mon sang-froid, je lui lance une réponse assez classique qui a l'heur de lui plaire. Nous pouvons rester.

Les quelques jours d'escale vont nous rapprocher de ce personnage entier, démonstratif et plein d'enthousiasme. Adolescent curieux de la mer, Lauro fréquentait régulièrement le musée et son premier directeur. A 16 ans, le directeur lui demanda «  Lauro, qu'est ce qu'il te plairait de faire plus tard ?  ». Tout de go, Lauro répondît «  Directeur du Musée Océanographique » …

Après des études d'océanographie au Brésil, à Frankfurt et aux USA, il dirige le musée. Mais l'énergie du bonhomme est trop grande pour cette simple suite dans les idées. Dans la foulée, il trouve des sponsors de premier ordre et crée le musée de l'Antarctique, une école de voile, rénove des bateaux anciens de l'estuaire, crée un laboratoire de recherche avec l'Université et récupère l'île de Polvora en face du Musée pour en faire un sanctuaire d'oiseaux marins.

Il nous fait visiter en avant-première, un ancien entrepôt sur le port de pêche qu'il transforme en Musée des bateaux. A cette annonce, il reçoit tellement de bateaux anciens qu'il ne sait plus où les mettre.

Mais son grand projet, c'est l'aménagement d'une Ecole de la vie. Dans d'anciens bâtiments laissés libres par un hôpital près du port, il va créer un enseignement destiné à aider les plus démunis.

On n'y enseignera pas de cours scolaires, mais des métiers simples pour ne pas laisser dériver ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir reçu une éducation au sein de la cellule familiale. Pêche, agriculture, cuisine, couture seront des options en plus des cours sur l'hygiène, la vie sociale, etc…

Utopie me dites vous ? Il faut avoir rencontré Lauro pour être persuadé qu'avec lui, les belles utopies ont de grandes chances de devenir réalités.

Vas-y Lauro, nous y croyons et sommes de tout cœur avec toi.

Sur Caramel - décembre 2006

   
   

Le branleur ébranlé

Le projet est simple : transvaser de l’essence d’un bidon dans un autre. Daniel tient le petit jerrycan où nous voulons récupérer l’essence contenue dans la nourrice défectueuse du moteur hors-bord. Je tiens ladite nourrice sur le roof, en position surélevée. Gaétan utilise pour la première fois le fameux tuyau branleur, acheté au Salon de Paris et présenté comme un lauréat potentiel du concours Lépine.

Ce tuyau est muni à une extrémité d’un embout métallique où coulisse une bille de verre. Il suffit de le branler verticalement dans le liquide à transvaser pour que le tuyau se remplisse et fasse ensuite siphon. A priori, pas d’interprétation possible sur la marche à suivre. Mais Gaétan a beau branler avec application, le liquide ne monte pas …

Rapidement, la situation devient confuse. Daniel me lance « On ne plonge pas assez profond » et me suggère de me rapprocher. Je prends la nourrice à bout de bras, en déséquilibre. Gaétan plonge plus profondément et accélère la cadence. L’essence apparaît dans le tuyau au-dessus du  jerrycan, puis refuse de grimper plus loin.

Gaétan croit à un problème à la valve à bille. Il sort l’embout … et toute l’essence du tuyau coule sur le pont ! Au même moment, la vague d’étrave d’un cruiser brésilien vient faire rouler Caramel. Je renverse du carburant sur le pont. Gaétan tente de garder l’équilibre, mais bardaf, il  tombe sur le pont, hors de ses chaussures. L’essence a fait fondre les semelles de ses docksides. Elles ont collés illico sur le pont chauffé par le soleil intense du Brésil !

La  pause s’impose. Gaétan arrache ses chaussures du sol et contemple les dégâts. Après  une demi-heure de dégommage du pont, l’essence est transvasée avec un entonnoir. Le tuyau branleur est remisé à fond de cale. Je crois que je vais en faire cadeau à un camarade à qui je veux du bien et j’attends le prochain Salon Nautique pour aller m’expliquer avec ce rontudjûû d’inventeur.

Sea Phoney – mars 2007

   
   

La Baie de Tous les Vilains

« Modjo » est déjà amarré cul à quai lorsque nous arrivons à Salvador. Alors que nous terminons notre amarrage, je jette un coup d’œil à ce curieux bateau haut sur l’eau, affublé d’une espèce de petit château arrière. Sur le pataras, flotte mollement un pavillon Sud-Africain.

Impossible pour son équipage de passer à quai par l’arrière, il faut descendre latéralement dans l’annexe et se hâler vers le ponton. On ne peut pas dire que ce soit très accueillant. Le grand chien brun qui veille sur le pont ôte d’ailleurs toute envie vagabonde.

Le chien sur le bateau est assez typique des voyageurs sud-africains, éduqués depuis toujours à une vigilance hors normes. Je connaissais un animal dressé à attaquer un homme sur ordre de sa maîtresse sud-africaine. J’ai toujours été très poli avec elle … Dans ce pays où les relations entre les hommes sont souvent difficiles, les habitudes et les réflexes ne sont pas les mêmes qu’ailleurs.

Le lendemain, je croise sur le ponton, John, le propriétaire. Nous nous saluons, échangeons quelques mots, puis Caramel s’évade rapidement dans la Baie de Tous les Saints. Notre brève rencontre aurait pu s’arrêter là, mais un mois plus tard, le hasard fait à nouveau converger nos chemins dans une rue à deux pas de la Marina.

« Hi John, quelles sont les nouvelles ? ». Je ne distingue pas beaucoup de réactions sur son visage envahi par une barbe drue. Son flegme d’anglo-descendant l’allume avec retard. Sa compagne répond avant lui : « Nous quittons Salvador au plus vite. Ras le bol ! ». « Ah bon ! » dis-je « Quel est le problème ? ».

John s’exprime enfin : « Voici trois semaines, alors que je traversais en début de soirée la place du Mercado Modelo, en face de la Marina du Cenab, j’ai été agressé par trois malfrats qui m’ont immobilisé pour me faire les poches. Je me suis débattu comme un beau diable et j’ai fini par les mettre en fuite. Ils ne m’avaient pas pris grand-chose.

Rageant comme un lion, je suis allé déposer plainte à la police. Sur le chemin du retour, je me suis fait à nouveau attaquer par les mêmes gredins qui m’ont flanqué une bonne raclée et entièrement dépouillé !

Ecoeurés, nous avons quitté Salvador avec le bateau pour nous aérer un peu. Notre croisière nous a finalement amené à la marina d’Aratu au nord de la baie. Là, des voleurs ont escamoté le moteur hors-bord de l’annexe … Trop c’est trop ! On vient faire l’avitaillement et nous quittons définitivement la Baie de Tous les Vilains  »

Moralité : l’union fait la force, car si John n’est pas très grand, il est baraqué et n’a pas l’air particulièrement gentil … Mais que le plaisancier qui vise Salvador ne s'inquiète pas trop. Pour un tabassé, il y en a cinquante qui s'en sortent !

(PS : je blague évidemment)

Trinidad – Février 2007

   
   

Alex le brésilien

« Salut les français ! », dit une voix sur le bord du sentier. Un jeune parmi d'autres jeunes Brésiliens nous apostrophe dans la langue de Voltaire et sans accent. Surpris nous lui demandons « Où as-tu appris le français ? ». « Mais je suis français et parisien ».

L'allure cool typiquement brésilienne du garçon entre en totale contradiction avec cette appellation d'origine non contrôlée, mais force est de constater qu'il n'a pas d'accent et que son français est de souche. Son look local est dû à une ascendance colombienne.

Alex est né à Paris et y a vécu jusqu'à 18 ans. Crise d'adolescence probable, il quitte le nid familial pour voyager au Brésil durant une année, puis atterrit dans le village de Maraú sur le rio éponyme, à six heures de route de Salvador. Depuis quatre ans, Alex vit du fruit de sa pêche sous-marine, qu'il vend au village.

On sent dans sa conversation réservée qu'il a fait son temps ici et qu'il souhaite quitter l'endroit. D'ailleurs, il a failli partir sur un voilier australien de passage qui rentrait au pays.

Alex parle français, espagnol et brésilien, mais assez mal l'anglais. A un message du skipper australien qui lui fixait rendez-vous pour partir, il répondit en mauvais anglais « je n'ai pas bien compris le message ». La réponse fut comprise par le skipper comme « ma réponse au message est non», ce qui fut interprété comme, « je n'embarque pas ».

Alex est resté sur le quai de Maraú, mais il est philosophe. Dans ses calculs, il nous explique que le voilier a dû se trouver en Indonésie au moment du tsunami. Mieux valait donc rester à Maraú ...

Camamu – décembre 2006

   
   

La première volonté de Touga

De toute évidence, c’est la gueule de Touga qui m’a apostrophé lorsque je l’ai vu pour la première fois au Yacht Club de Mindelo. Une gueule comme on en voyait au cinéma dans les westerns spaghettis, mais une belle gueule tout de même. La peau bronzée, les cheveux tirés au net en catogan et surtout des yeux bleus dont l’intensité inquiète presque le regard qui le croise. Pas très grand, sa carrure et ses biceps imposent le respect au premier coup d'oeil. Sa démarche déhanchée et un peu traînante ne m’est apparue que l’instant d’après, lorsqu’il s’est déplacé.
       
Touga allait être un familier puisqu’il est responsable du ponton de Mindelo et connaît tous les tuyaux pour les yachties de passage comme nous. C’est un marin, il a un catamaran qui bouchonne dans la baie sur son corps-mort.
      
Un soir, alors qu’il est sur le ponton à regarder ses jeunes acolytes plonger dans l’eau, je le félicite pour sa bonne forme physique et lui demande s’il fait de la musculation pour arriver à un tel résultat.

« Non, me dit-il, j’ai toujours été comme cela. J’étais un grand sportif, il y a quelques années. Je jouais au football au niveau national et j’étais promis à une belle carrière, quand lors d’un match, un adversaire m’a croché du pied et je suis resté au sol, les deux jambes paralysées».

Je me sentais évidemment un peu gêné de l’avoir entraîné sur un pan aussi dramatique de sa vie privée, mais la suite est venue naturellement.

« Comme il fait chaud dans notre pays, mes parents m’emmenaient régulièrement à la plage en fauteuil roulant. Ils me mettaient à l’eau pour me rafraîchir et je faisais de l’exercice avec mes bras.
Un jour, j’ai senti une crispation à un orteil. Presque rien, mais quelque chose tout de même. Je me suis dit que cette activité était peut-être salutaire, alors je suis venu tous les jours à la plage et j’ai fait des heures de natation en essayant de faire bouger un orteil, avec toute la force de ma volonté. Chaque jour d'effort amenait sa récompense. Après les orteils, sont lentement revenus les pieds, puis les jambes.
En quelques années de travail acharné, j’ai retrouvé l’usage de mes jambes. Je me déplace pratiquement normalement et je fais aussi du vélo avec mes enfants. Le football, c’est fini pour moi, mais miraculeusement, je suis à nouveau debout ! »

Je ne crois pas aux miracles divins, mais la force de l’esprit engendre parfois des miracles humains. Que le reste de ta vie soit bonne, Touga, tu as déjà eu plus que ta part d’em…

Buenos Aires, avril 2006

   
   

Dans le purin !

Bruno fait du bateau depuis des années en Manche, en Atlantique et sous les tropiques. Avant d'acheter un bateau d'une marque bien connue, il décide de convoyer un bateau identique pour en avoir une meilleure connaissance. Engagé comme équipier, il complète l'équipage formé du propriétaire et sa femme. Les voilà partis de la façade atlantique en direction de la Méditerranée.

Une fois passé le golfe de Gascogne et son lot de petites misères, le bateau se présente au cap Finistère, l'angle formé par le golfe et l'Atlantique. Au mépris d'une sécurité élémentaire, le propriétaire décide de serrer la côte au plus près. Au sud du cap traînent plusieurs semis de roches à quelques milles au large.

Par manque de vigilance, arrive ce qui devait arriver : le bateau heurte de la caillasse et une voie d'eau se déclare. Panique à bord, le propriétaire est dépassé et Bruno décide de prendre la direction des opérations.

Rapidement, le bateau est dirigé au moteur vers un petit port de pêche distant de moins de dix milles. Les pompes n'étalent pas l'entrée d'eau et le niveau dépasse maintenant le plancher. Il fait nuit lorsque le bateau pénètre dans le port de pêche. Bruno a l'idée de le mettre à quai, là où la marée va poser le voilier sur sa quille à marée basse. Mais en attendant, l'eau entre toujours. Une pompe à moteur est amenée, mais son fonctionnement laisse à désirer et il faut trouver autre chose. Rapidement si possible !

Dans son espagnol plus que basique, Bruno comprend que l'on va amener un tracteur avec une citerne pour pomper l'eau. L'engin est garé sur le quai juste au-dessus du voilier. Le gros tuyau qu'on amène par la descente est plongé à fond de cale.

Est-ce à cause de la nuit ou d'une trop grande précipitation ? Le fermier inverse bien involontairement la marche de la pompe. Au lieu d'aspirer l'eau des cales, c'est le purin du fond de la citerne qui gicle dans les cales … En retirant à la hâte le tuyau, le liquide noir et nauséabond se répand partout sur le pont. Arrivés en renfort, les pompiers de la région arrivent avec du matériel opérationnel qui étale la voie d'eau.

Le bateau finit par se poser. Si la nuit a été blanche pour Bruno, le beau voilier ne l'est plus. La suite est une longue histoire qui ne nous… regarde pas !

Buenos Aires, avril 2006

   
   

Jean l'Indien

Assis dans un fauteuil inconfortable de l'aéroport de Rio, j'attends mon embarquement en lisant un bouquin. Je ne sais pourquoi, mais je suis resté dans la zone check in. Les passagers affairés et chargés circulent autour de moi. Pas facile de rester concentré sur sa lecture dans un tel tohu-bohu.

Un homme mince à la peau pâle et aux cheveux blancs en bataille s'arrête devant moi. L'aspect peu soigné de son habillement ne colle pas trop à son âge et à sa mine, mais autre chose m'interpelle : il transporte un petit sac de voyage noyé sous une kyrielle de petits sacs plastiques. Une partie est chargée sur un diable repliable passablement rouillé.

Alors que je l'observe niaisement caché derrière mon livre, je sens qu'il me regarde. Voilà qu'il me parle…

•  Bonjour Monsieur, il me semble que vous entendez le français puisque je vous vois lire un ouvrage dans cette langue

•  En effet

•  Pourriez-vous garder mes bagages, le temps de me rendre aux toilettes

•  Bien entendu

Et me voilà coincé à garder les affaires hétéroclites d'un gars qui a l'air de descendre de la lune. Evidemment, il vient s'installer à côté de moi et commence à me faire la conversation. Je m'attends à un raseur. C'est tout le contraire.

Jean a 72 ans et ne les fait pas. Il est belge, originaire d'une famille d'industriels de l'ouest du pays. Il s'est entiché depuis plusieurs années des habitants natifs de la forêt d'Amazonie. Il vient chaque année passer plusieurs mois dans la même tribu. Comme je lui dis que j'ai remonté l'Amazone sur 1100 kilomètres , il s'enthousiasme. Il veut savoir si je connais des Indiens, si j'en ai vu.

De son sac de voyage, il extrait un album de photos défraîchies où je peux le voir avec les caciques locaux ou lors de fêtes tribales, vêtu comme les Indiens d'un pagne aussi petit que les bikinis brésiliens. Le contraste de sa peau pâle sur fond de sous-bois tropical est étrange. Les postures qu'il prend sous le regard de l'objectif révèlent la spontanéité débridée d'un homme que le poids des ans n'a pas aigri.

« Après quelques années, me dit-il, j'ai souhaité leur faire un cadeau pour les remercier du bonheur que j'avais trouvé en leur compagnie. Alors, j'ai décidé que je viendrais cette année avec comme présent, un cheval et une carriole. Si l'idée m'a paru simple dans un premier temps, je n'avais pas vraiment assimilé la distance et la difficulté de cheminer avec un tel équipage. J'ai dû voyager durant une semaine entre l'endroit où j'ai pu acheter l'animal et le camp de mes amis indiens. Mais, continue-t-il, quel plaisir de voir leur étonnement à mon arrivée ! »

Je ne sais pas si les Indiens de cette tribu ont l'utilité d'un cheval et d'une carriole dont ils se sont passés depuis la nuit des temps, mais le bonheur et le rayonnement de Jean font chaud au cœur en cette veille de Noël.

Buenos Aires, avril 2006

   
   

Le bon, la mer et le talent

Jack court pour venir récupérer nos amarres sur un ponton de la marina de Lanzarote. En short de bain et en sueur, le soleil luit sur sa peau basanée et modelée par une musculature développée. La quarantaine, pas un atome de graisse dans le corps, le bonhomme court ses 10 Km tous les jours. Pas un atome de graisse dans le cerveau non plus, il a l'art de ramener des problèmes compliqués à des concepts simples pour y apporter des solutions logiques.

Jack est un technicien manuel, mais la Nature l'a doté d'une liaison entre mains et cerveau plus développée que la plupart d'entre-nous. Il a quitté voici peu un grand organisme scientifique situé en Suisse et il a décidé de consacrer son temps libre au bateau.

Il fait partie de cette petite communauté d'inconscients qui achètent un gros voilier sans avoir jamais mis le pied sur un canot et larguent immédiatement les amarres. Avec Jack, cela s'est bien passé. Il est naturellement doté d'un sixième sens que les vieux voileux mettent des décennies à aiguiser.

Le coup avait bien débuté, il avait d'abord acheté une place dans une marina moderne des Canaries avant de choisir un bateau. En quelques mois, il a équipé superbement son voilier. Un chantier aurait fait moins bien. Il a suivi quelques cours de navigation et une formation Maxsea. Basta, c'est par où l'Atlantique ?

Jack a un grand cœur, il attend que son épouse s'amarine et se rassure pour partir vers les Antilles. Comme son bateau est prêt, il donne un coup de main à tous les bateaux de passage, faisant gracieusement profiter les gens des ses capacités.

Mais il ne faut pas s'y tromper, Jack est un dur. Sa volonté et sa détermination se lisent dans ses yeux. Qu'on ne vienne pas s'y frotter. C'est vrai pour les gens comme pour les choses. « Tu comprends, Patrick, lorsque tu butes sur un problème, lorsque tu n'arrives pas à démonter une pièce de moteur par exemple, tu t'arrêtes, tu te concentres et tu parles à la matière, tu lui fais comprendre que c'est toi qui a l'intelligence, tu biaises, tu finaudes et tu solutionnes ton problème ».

Cela vous paraît ridicule, mais j 'ai vu Jack à l'œuvre et j'ai maintenant une petite idée de ce qu'est la psychokinésie (action que la force mentale aurait sur la matière …). Vous souvenez-vous des cuillères pliées d'Uri Geller ?

Je viens d'avoir des nouvelles de Jack. Il a terminé son tour de chauffe, un tour d'Atlantique en quatre mois… Patience, ce garçon-là n'a pas fini de nous étonner.

Villebertaud, juin 2006

   
   

Fragrance parisienne

Quelle chance, entre Anita et moi, la place est restée vide. Comme toujours, le vol Buenos Aires-Paris est presque rempli. Les quelques mots de politesse échangés entre nous révèlent une affinité qui nous entraîne plus avant dans la discussion. Anita est chilienne, elle habite Santiago et est journaliste pour une revue professionnelle.

Elle se rend régulièrement à l'étranger pour suivre des foires internationales, mais c'est la première fois qu'elle va à Paris. Elle est à la fois excitée et inquiète. Elle baisse la voix, tout en rapprochant son visage du mien pour me questionner discrètement sur l'objet de son inquiétude : «Il paraît que les Français sentent mauvais ! Est-ce vrai ?».

Moralité  : Pour éviter de répandre une rumeur olfactive, il est instamment demandé aux voileux de l'Hexagone qui arriveraient dans ce long pays de se laver avant de descendre à terre !

A 10.000m au-dessus du Brésil – mai 2006

   
   

La danseuse

Rémi s'est fait plaisir. Amateur de course au large, il souhaite participer à une grande épreuve du calendrier pour fêter sa retraite fraîchement étrennée.

Pour faire bonne figure et même viser une place sur le podium, il lui faut un bête de course, mais une bulle de raison lui dicte tout de même de voir un peu plus loin que la régate et avoir un bateau qui puisse tout de même servir par la suite.

Il veut un multicoque qui fonce. Au chantier autrichien KKG, il trouve le compromis qu'il souhaite : un cata perce-vagues de 50 pieds, aux entrées d'eau ultrafines et à la poupe fessue pour surfer sur les vagues de l'océan.

Le Dr Mai qui construit ces catas est dentiste. Il exerce son art le jour et construit des catas la nuit. Celui de Rémi est tout de même très original : les deux flotteurs sont énormes et spacieux. Entre ceux-ci, un cockpit en plate-forme garni d'une batterie de winchs et de deux barres franches en carbone. La protection assurée par un déflecteur à l'avant est symbolique et la mer rappelle régulièrement à l'équipage qu'elle est salée. A l'arrière, deux queues de malet, tels des bouts-dehors arrière achèvent la touche exclusive de l'engin. Il semble qu'elles reprennent quelques manœuvres.

Depuis le cockpit, on pénètre dans les coques par une portière pour arriver sous une sorte de bulle qui ressemble à un toit de voiture, avec un pare-brise avant et une lunette arrière. D'ailleurs ce sont vraiment des pièces automobiles, précisément celles de deux Opel Calibra qui ont été cannibalisées. Les filaments de dégivrage de la lunette arrière sont bien visibles mais pas raccordés. Ce n'est pas bien utile sous les tropiques.

Dans la cabine tribord, un siège baquet sous la bulle permet de contrôler et diriger l'engin, plus bas ce sont les aménagements du propriétaire. Dans la coque bâbord, un carré arrière agréable trône à côté d'une couchette double. En avant se trouve la cuisine et un cabinet de toilette.

Je reste assez médusé devant la réalisation de ce petit chantier que je connaissais sans jamais avoir vu naviguer une de leurs réalisations. « Normal » me répond Rémi, « ce n'est que le troisième construit, comme il travaille très lentement … ». Sur le pont, une série de pièces de rechange sont à côté de leur emballage. « Nous avons eu pas mal de petits soucis techniques » lâche Rémi sur un ton calme.

Puis la visite se poursuit, il me montre le trépied du vis de mulet de la bôme qui a été fragilisé. « Ils savent bien souder l'inox, ici au Brésil » continue mon hôte. Lorsque j'aperçois l'immense bout-dehors couché sur le trampoline, méchamment sectionné de la poutre avant, les explications jaillissent spontanément : « Oui, nous avons eu du mauvais temps en entrant dans l'Atlantique et lorsque nous avons enfourné dans une grosse lame, le bout-dehors a cédé. Nous avons dû l'achever à la disqueuse ».

Lorsque je m'étonne qu'une grande partie de la poutre avant se trouve sur le ponton, Rémi résigné, m'explique qu'en arrivant dans la baie de Salvador, un violent front froid a levé des vents de 50 nœuds, le cata a de nouveau enfourné et la poutre s'est arrachée.

Optimiste, il attend une livraison de fibre de carbone car non seulement la poutre, mais le bateau entier est en carbone. D'un air dubitatif, il termine la visite en me disant « Je me demande si les entrées d'eau ne sont pas trop fines à l'avant car il enfourne trop par mer forte ».

Une sorte de balancement, de tangage, me dis-je … Vous avez dit danseuse ?

Salvador de Bahia - Décembre 2005

   
   

Le sénégalo-vietnamien

 Badou parle :

« Je suis né à Hué, c'est au Vietnam. Mon père était tirailleur sénégalais et a fait la guerre pour la France en Indochine. Il y a rencontré ma mère et nous sommes restés au Vietnam jusqu'à mes douze ans. Le retour vers Marseille s'est fait en paquebot. C'était un très long voyage. Mes parents ont essayé de trouver du travail en France, mais il n'y avait pas de place pour eux. Nous y avons pourtant séjourné plus d'un an, avant de reprendre un bateau pour Dakar.

La France a payé une petite pension à mon père militaire et nous avons vécu simplement à Dakar. J'ai eu la chance de recevoir une bonne éducation, d'aller à l'école. J'ai fait toute ma carrière comme Pompier à Dakar.

Maintenant que je suis vieux, j'essaye de vivre décemment avec ma famille de ce petit restaurant-hôtel sur la plage de Djifer. Ma femme travaille dur, c'est une bonne femme. Je garde mes enfants à la maison quand ils ne vont pas à l'école, car ils ne doivent pas se mêler à cette population de pêcheurs qui n'a pas d'éducation.  »

Ses yeux se perdent alors dans le vide et il poursuit : - J'ai encore de la famille à Hué, un oncle et des cousins. J'aimerais bien les revoir avant de mourir. Mais le billet d'avion … 

Puis me regardant rêveusement dans les yeux : -  Où vas–tu avec ton bateau ? 

Eh bien, nous allons loin, nous devons faire le tour du monde pour revenir en France 

Je connais bien les bateaux, je suis certain que je pourrais t'être utile à bord si tu veux m'emmener au Vietnam. Je ferai la cuisine 

Heu … Badou, cela va être difficile, il faut des papiers en règles, des visas, etc … 

On peut s'arranger ! Combien de temps mettras-tu pour arriver au Vietnam ? Deux, trois mois ? 

Non, Badou, nous ne pourrions y être que dans trois ans 

Trois ans …c'est bien long 

L'étincelle dans les yeux noirs de Badou vient de s'éteindre.

Dakar - Novembre 2005

   
   

Le pêcheur repenti

Ernesto me fait visiter son nouveau bateau : une splendide unité de propriétaire, coque en aluminium, pont en teck. L'intérieur habillé de bois clair est rehaussé d'une sellerie de cuir rouge vermillon. Partout où les yeux se posent, il y a pléthore d'électronique, de confort et de bon goût. Les objets d'art qui décorent le carré sont des souvenirs d'un précédent tour du monde, il y a déjà 30 ans.

J'aperçois un trophée de pêche qui voisine avec une photo noir et blanc un peu jaunie mais encadrée. On y voit un merlin suspendu par la queue à un portique. Il paraît bien grand à côté d'Ernesto et Ernesto n'est pas petit. « C'était une autre époque » , me dit-il. « Je ne referais plus cela maintenant » . L'homme a mûri, pensais-je, le prédateur s'est assagi.

En sortant du bateau, je compte quatre cannes à pêche au gros, installées à poste et équipées d'énormes moulinets dorés. La pêche, c'est peut-être comme l'alcool. Difficile de s'en défaire.

Teneriffe - Octobre 2005

   

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